Dans

Dark Red Rosas / Anne Teresa De Keersmaeker

La marche comme compagnonnage humain

Entrer dans la Galerie du temps du Louvre-Lens est comme entrer dans un autre monde. Un monde où l’on pourrait dire que tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. La lumière zénithale, constante et diffuse, dévoile un écrin unique contenant plus de 200 chefs-d'œuvre issus des salles du Louvre. Les murs de cet espace sensationnel sont recouverts d’une peau d’aluminium et reflètent les œuvres et les déambulations des visiteurs et par là-même bouleversent notre perception de l’espace. Voici la scénographie grandeur nature de Dark Red au Louvre-Lens.

Uitgelicht door Lodie Kardouss
Dark Red
Lodie Kardouss Louvre Lens (FR) meer info
29 juni 2021

Selon une présentation chronologique allant du 4ème millénaire avant notre ère jusqu’au milieu du 19ème siècle, cet espace très ouvert – sans aucune ouverture sur l’extérieur – offre un parcours inédit à travers l’histoire de l’art et l’humanité. Cette Galerie du temps est telle une faille spatio-temporelle dans laquelle les 13 danseurs de la compagnie Rosas nous accompagnent subtilement dans notre traversée individuelle et collective du temps.

Pour travailler sur les notions de temps et de durée, Anne Teresa de Keersmaeker a utilisé un principe développé dans ses précédents travaux chorégraphiques qu'elle appelle “my walking is my dancing” “comme je marche, je danse” faisant référence à la verticalité de la colonne vertébrale dans laquelle l’homme cherche l’élévation, la résistance à la pesanteur et la relation du ciel et de la terre, ainsi qu’à la marche comme dénominateur commun de l’espèce humaine en mouvement. 

Dans Dark Red les danseurs ont donc recours à la marche comme  trame commune – départ de la Mésopotamie, un des berceaux de la civilisation – et la développent sur les 120 mètres de la galerie en direction des temps modernes. Le rythme de cette très lente marche est fixé sur la ligne de basse de la chanson Golden Hours extraite de l’album Another green world (1975) de Brian Eno. Les paroles de la chanson sont d’une élégance sobre, elles traitent du passage du temps ainsi que de sa réversibilité et la mélodie dépouillée révèle les nuances mélancoliques du texte.

Cette chanson avait déjà été utilisée dans la création scénique Golden Hours (As you like it) en 2015. Bien qu’elle apparaisse dans le titre et fût le point de départ de la pièce, c’est la comédie de Shakespeare As you like it qui avait été intégrée en définitive comme l'un des éléments dramaturgiques structurels.  En 2021, la proposition chorégraphique Dark Red au Louvre-Lens autour de cette chanson trouve pleinement son envergure. 

Dans la Galerie du temps, après avoir été jouée une première fois, la chanson est murmurée puis fredonnée et finalement chantée par les danseurs qui retranscrivent les différentes lignes rythmiques et mélodiques de la chanson a cappella. Cette accumulation sonore a lieu tout au long de la performance. Cette marche ancrée dans le sol et reliée au ciel par les voix gracieuses des danseurs, devient profondément vibrante.

La puissance physique, métaphorique, symbolique, émotionnelle et même politique de cette proposition artistique n’échappe pas au public. Le désir d’emboiter le pas du groupe, de regarder dans la même direction et pour certains de rejoindre momentanément la proposition physique plane comme une évidence. De façon assez magique nous traversons l’antiquité, des pharaons ouvrent leurs temples, les sphinx ailés du palais du roi Darius nous laissent passer, Jupiter nous préserve de sa foudre. Un pas de plus et nous sommes au Moyen Âge pour une courte retraite auprès de Blanche de Champagne. Puis, nous nous aventurons dans la renaissance, le gothique, le baroque. 

Un voyage intime éclairé par 13 danseurs d’une justesse inouïe

Soudainement, nous passons de la verticale à l’horizontale pour un court battement silencieux devant une scène des dieux de l’Olympe, réalisée par Rubens. À plat ventre, le silence laisse échapper les respirations des performeurs. Une reprise de souffle et nous reprenons le voyage pour terminer notre marche au temps des lumières, où devant Diane, déesse romaine de la chasse, accompagnée d’une biche, les danseurs s’allongent finalement sur le dos.

Ce voyage dans le temps et l’espace nous permet de créer de nouveaux liens entre les différentes périodes et les différentes cultures du monde, mais ce mouvement doux et continu nous invite aussi à nous unir: grands-parents, parents et enfants semblent avoir résolu l’énigme du temps qui passe.

Après une étreinte des danseurs entre eux, leurs corps liés s’étirent en une fresque vivante ondulant en haut-relief. Ils se déploient de nouveau dans l’espace, nous invitant à les suivre dans le Pavillon de verre situé dans la continuité de la Galerie du temps. Cet espace aux façades entièrement vitrées, ouvert sur le parc du musée, dilate la marche en des courses spiralées. Dans l’exaltation on ne distingue plus les performeurs du public et il s’en faudrait de peu pour que, comme le ferait une nuée d’oiseaux, le groupe entier réponde à une impulsion comme une onde vibratoire. 

Pour finir, les performeurs disparaissent dans une dernière spirale et nous laissent suspendus à l’instant, tels des guides nous passant le flambeau du temps présent. “C’est à nous de jouer maintenant!” peut-on lire dans les regards et les sourires échangés. La performance nous invite assurément à ralentir, pour mieux ressentir les plus légères modulations du temps mais son spectre est plus vaste. 

Si les corps gravés, peints et sculptés de la Galerie du temps manifestent une dimension historique et culturelle forte, l’expérience Dark Red propose également une réflexion sur la dimension patrimoniale du corps de par les multiples couches génétiques, historiques ou médicales qui le composent. À quel rythme créons-nous l’histoire? Déconcertés entre le temps mesuré et le temps ressenti, une multitude de couches temporelles se superposent à notre présence – présence que nous pourrions qualifier de notre patrimoine passé, présent et à venir – et nous fait exister dans l’ici et maintenant. Lorsque nous en prenons soudainement conscience, l’instant présent à un goût… d’éternité.

Dark Red est non seulement une performance brillante à la structure chorégraphique concise et engageante, mais aussi un voyage intime éclairé par 13 danseurs d’une justesse inouïe. 

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